Le temps c'est de...


L'argent ?


Entre ode à l'ennui et Karoshi, entre procrastination et hyper productivité, qu'est-ce que le temps pour nous ?



« Cependant, une vibration se faisait sentir, une impression d’accélération. Ça avait commencé avec la lune, ce poème inaccessible. Maintenant, des hommes avaient marché dessus, il y avait des traces de caoutchouc sur la perle des dieux. Peut-être était-ce la conscience soudaine du temps qui passe, le dernier été de la décennie. Parfois j’avais envie de dire pouce et d’arrêter tout ça. Mais arrêter quoi ? Arrêter de grandir, tout simplement, peut-être. » Patti Smith, Just Kids.

Je me souviens, La Havane, 2010

Déambulation au hasard des rues. Je m’arrête, fascinée par ce grand grimoire à ciel ouvert que semble être cette ville. Suis-je dans les années cinquante, soixante ? Soleil de plomb. L’indolence comme une évidence. Alors bien sûr il y a de vieilles américaines, un air de salsa qui s’échappe d’une fenêtre mal fermée mais il y a autre chose, une vibration différente, un rythme propre. Celui de ses habitants.

Juste s’asseoir, seul, en famille ou entre amis et dire pouce. Observer les gens qui passent, le temps qui passe. S’arrêter, se poser. Ne rien faire, du tout. Ne pas bouger, ne pas parler, ne pas penser, ne pas regarder, ne pas écouter. Rêver, peut-être. Perdre son temps.

Dire pouce.





Je me souviens de ces silhouettes immobiles, comme posées dans le décor suranné de la vieille ville. Puro cubano pour certains, bigoudis pour d'autres. Lenteur pour tous.





« [...] Ils étaient des milliers, la musique était l'atmosphère et elle était à couper au couteau, il fallait l'écarter pour pouvoir passer ... Et Violeta del Rio faisait partie de ce monde ... [...] » Leonardo Padura, Les brumes du passé




Que sería de mí si no existieras,

Mi ciudad de La Habana.

Si no existieras mi ciudad de sueño,

En claridad y espuma edificada.

[...]

                             Fayad Jamís, Si no existieras






Sans rentrer dans des considérations politiques qui ne sont pas l’objet de cette réflexion, ces souvenirs cubains entrent en résonance avec notre conception moderne et capitaliste du temps. La communauté scientifique* s’accorde à dire que, dans les grandes villes, les gens marchent de plus en plus vite, parlent de plus en plus vite, sont de moins en moins enclins à aider un inconnu dans la rue, ont un taux d’infarctus de plus en plus élevé. Notre rapport au temps a un lien direct avec notre santé, notre communication mais aussi avec notre rapport aux autres.


« Le temps est la chose la plus subjective, ambiguë et immatérielle qui soit et on l’a transformé en la chose la plus matérielle et objective qui soit : l’argent palpable. »
Robert Levine, A geography of time

C’est en partie durant la seconde guerre mondiale que notre rapport au temps a profondément été bouleversé. On rationalise à l'extrême les tâches dans les usines, notamment d'armement: une pause qui se rallonge peut provoquer la mort d’un soldat au front. À la fin de la guerre, alors que l’on avait pris l’habitude de cette hyper productivité, pourquoi s’arrêter ?

Nous nous enfonçons alors plus profondément dans la jungle du culte de l’efficacité. Toute activité non productive est dévalorisée car potentiellement inutile. La procrastination (du latin procrastinare, autrement dit, l'ajournement éclairé) qui, quelques décennies auparavant, était encore vue comme une forme de sagesse, de prise de recul, est bannie voir moquée. Les #slowlife qui fleurissent sur les réseaux sociaux suffiront-t-ils à inverser la tendance, à nous réapprendre à "perdre" du temps ?


Loin de ces préoccupations, au Japon, l'ombre du Karoshi plane toujours sur la culture d'entreprise**. Le Karoshi ou la mort par surmenage. Suicides, attaques cardiaques ou AVC, tous liés à un trop-plein d'activité. Le temps est littéralement volé aux salariés.



Je me souviens, Tokyo, 2015

Autre pays, autre ambiance, autre rapport au temps et au temps libre. Le métro vient de me vomir hors de la station Ginza dans un haut le corps brutal mais maîtrisé, à la japonaise. Je suis entourée de centaines d'automates humanoïdes, mêmes costumes, mêmes mallettes, mêmes visages, masqués pour certains.

La nuit tombe sur Ginza. Une pluie fine semble recouvrir ce magma de verre et de béton d'un voile glacé. Devant moi, une intersection, feu piéton rouge. Sortie de bureaux, feu piéton vert. Un mur d'humains s'avance, tête baissée, regard dans le vide, épaules légèrement voutées.



J'essaie, en vain, de discerner les individualités formant ce mur d'humains, de croiser un regard, peut-être l'estampe d'un sourire. Un visage m'interpelle, il est pour moi l'incarnation d'Hajime, personnage de Murakami; allez savoir pourquoi, peut-être la pluie.





Me viennent à l'esprit ces quelques lignes d'Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil qui résument une partie de la vie d'Hajime:


"[...] J'étais déçu, il me semblai que ma vie s'arrêtait là, qu'elle s'userait désormais peu à peu. Tout mon temps allait s'écouler à corriger des manuscrits d'un ennui mortel. Je passerais les trente-trois ans qui me restaient avant la retraite dans ce bureau, les yeux fixés sur des épreuves, à calculer le nombre de caractères par page, à vérifier l'exactitude des idéogrammes. Et puis, j'épouserais une femme à ma convenance, lui ferais deux ou trois enfants, et les deux mois de prime annuelle que m'octroyait la maison d'édition deviendraient mon unique joie dans la vie."

Le fantôme d'Hajime arrive à mon niveau, nous nous croisons sans un regard, nos corps s'évitent soigneusement, faisant mécaniquement leur travail de mise à distance.

Alors que la pluie s'intensifie et que sa silhouette n'est plus qu'une goutte d'eau parmi les autres, mes interrogations demeurent : Hajime a-t-il le temps ? Hajime perd-t-il son temps ?

Mais déjà un autre mur d'humains se forme, automate humanoïde après automate humanoïde. Une autre vague s'apprête à traverser cette imposante avenue au coeur de Ginza. Je n'ai toujours pas bougé.




Je me souviens des comptables d’Amélie Nothomb dans Stupeur et tremblements. Des mots pour illustrer un malaise, un mal-être, un non-être.


« La bière obligatoire avec des collègues aussi trépanés qu’eux, des heures de métro bondé, une épouse déjà endormie, des enfants déjà lassés, le sommeil qui vous aspire comme un lavabo qui se vide, les rares vacances dont personne ne connaît le mode d’emploi : rien qui mérite le nom de vie. Le pire, c’est de penser qu’à l’échelle mondiale ces gens sont des privilégiés. »

Privilégiés, nous le sommes pour sûr mais le comble des privilèges ne serait-ce pas de pouvoir perdre son temps, de dire pouce ? Sur un tapis de yoga ou ailleurs, dire pouce.


Alors que ces quelques souvenirs refont surface, me vient à l'esprit cette idée, somme toute très simple : et si vivre c'était perdre son temps, un peu plus chaque jour, perdre seconde après seconde le temps qui nous reste...à vivre ?


Photo de couverture : Cuba, 2010

Autres photos : Cuba 2010, Japon 2015


* Documentaire Arte, Le temps c'est de l'argent, Réalisatrice: Cosima Dannoritzer, 2018


** "En 1982, le vocabulaire japonais s’est enrichi d’un terme nouveau, élaboré par trois médecins : karoshi, la mort par excès de travail. Le diagnostic est établi selon des règles précises, dûment quantifiables. Pour en être déclaré victime en cas de suicide, par exemple, il faut avoir fait cent soixante heures supplémentaires le mois précédant l’acte. Pour les morts par accident cardio-vasculaire, cent suffisent. La mort par surmenage est une tache sur la culture d’entreprise du Japon qui semble destinée à rester. Au cours de l’exercice 2017, cent quatre-vingt-dix personnes ont été déclarées mortes de karoshi, se sont suicidées ou ont tenté de se suicider en raison de leurs heures de travail exténuantes, selon les chiffres du ministère du travail (...)." Le Monde diplomatique, Manière de voir, Octobre 2018



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