Les vieux




" Pourquoi est-ce que les vieux se réveillent si tôt ? Est-ce que c’est pour avoir des journées plus longues ? " Ernest Hemingway, Le vieil homme et la mer

Je me souviens, Paris, 2019

Elle s’appelle P. Elle est la mamie de notre immeuble. La dame âgée chez qui nous faisons livrer nos colis, celle qui surveille que la femme de ménage n’oublie pas de faire les vitres des fenêtres de palier, celle qui comprend l’importance de faire les fenêtres de palier chaque semaine, celle chez qui on passe de temps en temps pour prendre un thé, celle que l’on invite aux apéros entre voisins et qui nous raconte la vie de l’immeuble pendant la guerre. Et puis un jour, P. a commencé à nous demander quel jour on était. Et puis un jour, P. a posé quatre fois de suite la même question. Et puis un jour, P. a oublié d’arrêter l’eau. Et puis un jour, P. n’a plus trouvé ses clés. Et puis un jour, on n’a plus trouvé P.


Ce matin, en face de mon miroir de salle de bains, je me suis découvert un cheveu blanc. Je l’ai regardé bien en face, ne jamais baisser les yeux devant l’ennemi.

Et cette pensée, finalement : pourquoi c’est grave ? Question d’esthétique ? Je suis pourtant la première à trouver qu’une chevelure poivre et sel peut être sublime. Question de symbole ? Qu’est-ce que ça dit au juste ? Que je vieillis ?


Et alors étrangement, des visages me sont revenus en tête. Je me souviens de celui d’une femme croisée il y a plusieurs années dans les rues de La Havane. J’aime tout dans cette photo, la lumière mais aussi et surtout son regard, sa pose, son style, ses faux ongles.





Me revient aussi en mémoire ce vieux chaman croisé en Bolivie il y a des années.


Je me souviens, Lac Titicaca, 2010

Un lac comme un océan, l'eau à perte de vue et cette île, l'Isla del sol, posée là par mégarde, poussière oubliée des Dieux. Nous accostons prudemment. Le soleil cogne fort en ce milieu de journée, l'eau est limpide, les couleurs sont franches, presque criardes et pourtant, une atmosphère mystérieuse baigne l'endroit. Pas de brume, pas de nuit, pas de bruits étranges, juste le mystère de cette île abandonnée.

Ma mémoire me trahit, peut-être un signe de l'âge, mais je crois bien avoir grimpé. Il me semble distinguer dans les limbes de mes souvenirs un minuscule chemin devant moi et je me revois le suivre pendant un long moment.

Il était là, tout en haut, assis par terre, tournant le dos à ce paysage mystique et incarnant pourtant tout ce que cet endroit peut compter de mystérieux. Je crois que c'est le plus beau Siddhasana (posture assise, dérivée du tailleur) qu'il m'ait été donné de voir.

Il est apparu dans ces endroits où la nature règne en despote et où la simple présence d'un autre être humain nous semble, au mieux, incongrue, au pire, de très mauvais goût. Et pourtant je n'imagine pas cet endroit sans lui, il le remplissait tout entier, il habitait les lieux, habitait son corps, habitait l'espace, habitait le silence, aussi, comme seuls les vieux peuvent le faire. Il ne parlait pas espagnol, je ne parlais pas sa langue. Nous ne nous sommes rien dit.





Alors que je tire le fil de ma mémoire, une multitude de visages viennent ensemble danser sous mes yeux. Je les trouve sublimes, ces visages de vieux croisés au hasard, sublimes d’humanité, de fragilité, de dignité, sublimes de rides, sublimes de cheveux blancs.




En me replongeant dans mes photos pour faire un peu de tri j’ai été surprise de voir la quantité astronomique de photos prises des jeunes de ma famille : des bébés qui naissent, des enfants qui ouvrent leurs cadeaux au pied du sapin, des spectacles de fin d’année, des pré-ados qui entrent au collège et mes grands-mères rien, ou presque rien. Quelques photos prises avec le reste de la famille, avec les enfants et les petits-enfants, avec les jeunes justement. Alors je me suis dit que la prochaine fois que je les verrai, je les prendrai en photo, elles, juste elles, avec personne d’autre, sans occasion particulière, sans fond particulier, juste elles. En gros plan, rien qu'elles.


Avez-vous remarqué leur regard qui, parfois, s’en va, semble s’éloigner, prendre un peu d’avance sur leur corps, comme pour aller voir un peu plus loin, de l’autre côté, ou peut-être est-ce du côté du passé. Ce regard qui se brouille, qui s’embrume.

Ce regard qui semble traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin. ( Jacques Brel, Les vieux ).


La bouche sourit, les yeux pas.

Ce regard je l’ai observé des dizaines de fois sur mes grands-parents et pourtant je n’en ai aucune photo si ce n’est de vagues souvenirs, douces reconstitutions d’instants à jamais perdus. Ce regard, il semble insondable, plus vous essayez d’y plonger vos mains plus il vous échappe, une longueur d’avance sur leur corps, toujours. Alors, si l’occasion se présente, juste peut-être y plonger encore une fois, une dernière fois.

« Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux. » Jacques Brel, Les vieux

"Passé la cinquantaine, vous vous êtes remis de tous vos traumatismes de la vingtaine, de la trentaine, de la quarantaine. Vous verrez ! Même vous, vous serez plus calme. Ça ne vous fera pas de mal…Vous vous inquiéterez beaucoup moins, vous vous ficherez de savoir ce que les autres pensent de vous, sur beaucoup de points vous n’en aurez plus rien à foutre, et ce sera plutôt très agréable…Mais alors, vous vous demanderez où est la douleur. (…)" Bret Easton Ellis, revue America, n°9

"Profite de ce que tu es jeune pour souffrir autant que tu peux, lui disait-elle, ça ne durera pas toute la vie." Gabriel Garcia Marquez, L’amour au temps du choléra

Photo de couverture : Cuba, 2010

Autres photos : Cuba 2010, Bolivie 2010, Pérou 2010, Vietnam 2013, Guadeloupe 2018

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