La douleur exquise




Comme d’habitude, les images sont trompeuses. Derrière ce doux paysage chilien, aujourd’hui j’ai eu envie de vous parler d’un sujet que l’on aborde rarement ou difficilement quand on parle de yoga : le rapport entre yoga et douleur.


Quoi ? De la douleur dans le yoga ? Qu’ouïs-je ? Qu’entends-je ? On n’est pas tout le temps dans le « no pain, no pain », dans la zénitude absolue, dans la méditation transcendantale et le sniffage d’encens ? Alors oui, parfois c’est ça, et puis parfois c’est autre chose.

Alors que je pestais contre un genou récalcitrant et douloureux qui me gêne depuis quelques temps, je suis tombée sur cet extrait dans le livre passionnant de Marie Kock (Yoga, une histoire-monde) où elle interroge Renan de Germain sur son rapport à la douleur : « J’ai eu une pratique très intensive, pendant laquelle j’ai eu des progressions difficiles. J’avais vraiment trop mal aux jambes. Je me suis demandé pourquoi continuer alors que ça me faisait autant souffrir. J’ai failli arrêter. Avec le recul, et la psychanalyse, j’ai compris que le yoga m’avait éduqué à avoir mal. Si j’ai progressé, c’est que j’ai accepté la douleur, mais le yoga m’a aussi appris à me taire. C’est un problème quand les gens ne souhaitent pas avoir mal du tout, mais c’en est un aussi quand ils veulent avoir mal à tout prix. Certains ont une trop grande résistance à la douleur. C’est une question à creuser, sur la conception de la douleur dans sa propre vie. On en parle peu parce que ça va à l’encontre du discours marketing sur le yoga, qui se concentre sur le bien-être et l’expérience personnelle que l’on en retire. De fait, il y a plein de gens qui se taisent : on ne dit pas qu’on s’ennuie, qu’on souffre, qu’on en a marre, qu’on pense que ça ne sert à rien parce que ça va à l’encontre de l’image du yogi. Dans mon cas, avant que je formule mon rapport à la douleur, que j’accepte mes faiblesses, c’est comme si mon regard était ailleurs. »


Cette citation m’a fait réfléchir : bien sûr, je me suis déjà ennuyée pendant un cours de yoga, j’ai souffert, j’en ai eu marre. Mais plus que ça, je dois bien le reconnaître : j’ai aimé la douleur. J’ai testé à maintes reprises les frontières de l’inconfort et de la douleur. J’ai mis un temps fou à comprendre que l’un était au cœur du yoga, permettait de pratiquer «tapas » (l’un des Niyamas, qui pourrait se traduire par discipline, persévérance) quand l’autre était intrinsèquement inutile, contreproductive et allait à l’encontre de l’idée même du yoga.

« Stira Sukham asanam », comme le disait notre bon vieux Patanjali (l'assise, la posture, doit être à la fois stable et confortable) et pourtant, si certains d’entre vous ont déjà pratiqué avec des professeurs indiens et ont eu droit aux fameux ajustements « à l’indienne », on se demande où est le sukham, le confort. Il y a d’ailleurs de superbes images d’Iyengar en train de marcher sur le dos de ses élèves dans la position de la pince (flexion avant assise). Comme le rappelle Faeq Biria, l’élève d’Iyengar : « Les premiers maîtres ont fait énormément de concessions pour attirer les occidentaux. Cela a crée un énorme malentendu, celui de penser que le yoga était facile. »


On touche ici au paradoxe propre à la pratique : d’un côté, fournir les efforts nécessaires et répétés, « contraindre » le corps dans des asanas, des postures, qui ne sont pas naturels pour lui, accepter « the burn » quand on tient une posture longtemps, vivre son tapas et d’un autre côté s’écouter, préserver et respecter son corps, apprivoiser ses limites et les accepter. Stira Sukham Asanam...Dans notre société basée sur le Stira, se souvenir de Sukham...

Photo : Chili, 2019

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