Bakasana ou le bébé corbeau un peu patraque





Paris, 2011, mon premier cours de yoga.

Après une heure de souffrance et d’intense questionnement philosophique (« mais qu’est-ce que je fais là ? Chien tête en bas une posture de repos ? SERIOUSLY ? Attends concentre toi, attrape ton pied gauche, non, zut c’est le droit. Par l’extérieur ? Comment ça par l’extérieur ?? »), le prof se lance dans bakasana, la posture du corbeau.


Pas le bakasana déplumé et un peu amaigri après de durs mois d’hiver, non, un vrai beau bakasana, bien fier. Puis il lance, radieux, « maintenant, à votre tour ! ». AH NON, JE CROIS PAS NON ! est la première chose à laquelle je pense, suivi d’un rapide regard latéral gauche/droite pour voir la forêt de corbeaux qui se dresse soudainement autour de moi. J’essaie tout de même, mes genoux glissent, je me dis que tous ces gens étranges doivent avoir de très grandes aisselles avec scotch double face intégré pour accueillir parfaitement leurs minuscules genoux. J’essaie encore, complètement paniquée à l’idée de m’écraser au sol tête la première. Et bizarrement me vient à l’esprit cette idée : quand je saurai faire bakasana, je serai une vraie yogini, je serai arrivée quelque part, j’aurai atteint un certain niveau.


Cette posture, depuis, m’accompagne dans ma pratique. Je l’abandonne durant plusieurs années, j’y reviens. Un ou deux ans après cet épisode, mes genoux ont arrêté de glisser. Ils restent bien en place au niveau des aisselles. Puis, quelques mois plus tard, je bascule mon poids vers l’avant. Pas totalement, on ne va tout de même pas s’emballer ! Mais juste un peu, juste suffisamment pour décoller peut-être un pied, l’autre pied restant invariablement au sol, comme une béquille, une ancre.


Semaines après semaines, je continue de regarder les forêts de corbeaux qui se dressent autour de moi durant les cours de yoga. Je les observe, je les envie.



Et ce jusqu’à ce qu’un professeur me fasse prendre conscience d’une chose aussi basique qu’inattendue pour moi. Seulement deux choses peuvent ressortir de l’observation de ce qu’il se passe sur les autres tapis : de l’« ego boost » ou de la tristesse. Du typique « la pauvre, elle galère, ma posture a nettement plus d’allure que la sienne » au classique « ça a l’air tellement facile pour elle, alors que moi je sue sang et eau pour arriver à la moitié de ce qu’elle fait ». Ego boost ou tristesse, rien d’autre.


Alors petit à petit, j’arrête d’observer ces forêts de corbeaux. Elles sont là, je le sais, je les sens, je les accepte mais je porte mon attention sur le bébé corbeau un peu patraque qui s’ébroue sur mon tapis, sur cet oisillon qui sort timidement la tête du nid.


Quelques années plus tard, le deuxième pied décolle, de quelques millimètres, quelques secondes. Le bébé corbeau un peu patraque se redresse, prend confiance en lui, se dit que l’on se remet des atterrissages forcés, des sorties de pistes, que d’y laisser quelques plumes n’est pas si grave.





Aujourd’hui, lorsque je pratique bakasana et que je prends mon envol, je ne me dis jamais que je suis une vraie yogini, que j’ai atteint un certain « niveau ». Je regarde plutôt avec bienveillance l’évolution de ce bébé corbeau depuis huit ans. Oui, huit ans…un peu plus long que les quelques minutes que l’on lui consacre pendant un cours, un peu plus long qu’un post Instagram d’un bakasana en bikini sur une plage de rêve #goldenhour ou qu’un tutoriel Youtube de trois minutes. Mais vous savez quoi ?

On arrive à faire une posture quand le mental est prêt, et parfois ça prend huit ans, parfois toute une vie. C’est une pratique, ça se pratique. Aujourd’hui plus que jamais je chéris cet oisillon craintif.


Si vous avez un moment, pensez à cette posture qui vous fait fantasmer, que vous enviez, qui vous bloque, sur laquelle vous butez, que vous pratiquez encore et toujours sans voir la moindre évolution. Et chérissez-la, telle qu’elle est aujourd’hui, imparfaite, incomplète, bancale, un peu patraque. Elle est votre posture, votre corps, votre mental.



Hier soir, après une phase de quelques semaines de corbeau presque instagramable, j’ai tenté de refaire bakasana. Impossible de trouver mon équilibre. Le bébé corbeau un peu patraque était de retour. Et avec lui cette phrase de la Bhagavadgita 2.47 :

« Fais de l’action ta préoccupation principale, sans jamais en attendre de bénéfices. Que le bénéfice de l’acte de soit pas ta motivation, pas plus que la complaisance dans l’inaction. »

Alors demain, je recommencerai, sans attendre un beau corbeau adulte et fier ni un bébé corbeau un peu patraque, en acceptant l’un ou l’autre, l’un et l’autre. #santosha*






Photo de couverture : Brésil, 2009

Autres photos : Costa Rica, 2016 et Sénégal 2018. Je sais, je sais, ce ne sont pas des corbeaux...

* On se reparle de Santosha très vite sur le site...

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